Les fous de la désob

Les fous de la désob

Exploration en Valais, secteur Deborence " La Chaux d’Einzon " PDF Imprimer Envoyer
Écrit par D.Linder / V.Chopard   
Lundi, 22 Décembre 2008 10:13

Compte rendu des explorations menées par le Spéléo-club Jura à Derborence en Valais, zone de la Chaux d’Einzon.

Récits des explorations depuis 2001 et descriptif des cavités importantes dont CE11 (512m/-115m) et le CE18 " Go. de la Grande Evasion " (442m/-232m).

 

Situation géographique

La Chaux d’Einzon se situe sur le flanc nord de la vallée du Rhône à une altitude comprise entre 2200m et 2667m. Le meilleur moyen pour s’y rendre est d’emprunter l’ancienne route reliant le village d’Ardon à Derborence.

Celle-ci suit le versant ouest des gorges de la Lizerne jusqu’au lieu-dit de " l’Airette " (altitude : 1205m). A partir de ce point, la suite du parcours se fait à pied et nécessite une marche d’approche d’environ 3 heures pour une dénivellation approchant les 1100m.

Le cirque d’Einzon d’environ 1km de diamètre forme un demi-cercle, dominé au sud-ouest par le Mont à Perron (2667m) et au nord par le Mt. à Cavouère (2613m). De par sa localisation le site nous offre un panorama unique sur la Vallée du Rhône.

D’intérêt plus spéléologique, la zone est positionnée dans l’axe des sources de l’Airette situées quelque 1400m plus bas au fond des imposantes gorges de la Lizerne.

 

Historique

L’exploration du lapiaz de la Chaux d’Einzon fait suite aux nombreuses campagnes menées par le Spéléo-club Jura depuis 1964.

Durant 40 ans plus de 180 cavités d’importances diverses furent explorées et répertoriées sur les différentes zones. A l’heure actuelle on dénombre environ 5km de conduits souterrains topographiés.

 

Parmi les plus remarquables signalons :

Le gouffre du Mt. à Cavouère (750m/-240m), Les Tsermettes (750m/-167m), Le Cracoucasse (402m/-129m) et pour terminer deux cavités situées sur la Chaux d’Einzon à savoir le CE11 (512m/-115m) et le gouffre de la Grande Evasion ou CE18 (442m/-232m).

Le secteur de la Chaux d’Einzon fut parcouru par des spéléos depuis 1990. A l’époque des camps étaient organisés au Mont à Cavouère, zone voisine à 1h15 de marche. Les rares visites permirent de descendre quelques puits à neige et de répertorier une dizaine d’orifices.

Ce n’est que dans le courant de l’automne 1999 que l’on commença à s’y intéresser plus en détail. Un petit groupe, alors chargé de lourdes bâches, s’affaira à trouver un

itinéraire d’accès à cette zone retirée. L’objectif étant dans un premier temps de protéger les puits de surface des abondantes chutes de neige. Notre première rencontre avec la gueule béante de ces gouffres, nous laissa entrevoir de belles découvertes.

 

Contexte géologique

Derborence et la Chaux d’Einzon sont situés sur le flanc normal de la nappe de Morcles dans sa partie la plus à l’est.

La zone étudiée présente un beau lapiaz se développant dans le Valanginien calcaire. Cette surface de près d’un kilomètre carré est traversée longitudinalement du nord-est au sud-ouest par deux failles majeures, favorables à la karstification.

Un chevauchement parallèle à ces dernières délimite le contact entre Valanginien calcaire et le Valanginien schisteux.

Au centre du cirque de la Chaux, on trouve les calcaires siliceux de l’Hauterivien qui ont été recoupés par l’érosion. Ceux ci se perdent sous l’éboulis. Il est néanmoins possible de les distinguer à nouveau sur les hauteurs du Mt. à Perron.

Selon nos hypothèses les eaux disparaissant dans les karsts d’Einzon devraient réapparaître plus de mille mètres plus bas dans les gorges de la Lizerne. A l’heure actuelle ce point constitue une grande énigme puisqu’ aucun traçage n’a été effectué.

Pour plus de détails, se référer dans le présent ouvrage à l’article " Source thermale du Chaudron (Derborence, Valais)" de E. Weber.

 

Les camps

Un premier camp héliporté d’une semaine est mis sur pied en 2001. Une dizaine de spéléologues suisses (SCJ-GSP-SCVJ) y participent. Nous reprenons la prospection et revisitons les trous marqués depuis 1990. Au terme de cette semaine 13 cavités sont répertoriées et topographiées, dont deux nouvelles. CE12, puits à neige que nous bâcherons et CE13, gouffre des Rigolos (60m/-30m) qui reste à ce jour le seul phénomène karstique pénétrable sur plusieurs dizaines de mètres découverts à une telle altitude (2530m) sur le secteur de Derborence.

La cerise sur le gâteau de cette semaine intense, fut sans contexte la découverte d’une suite dans le CE11 (voir descriptif).

Cette première moisson de découvertes, nous reconduit tout naturellement à un retour en force en été 2002. L’hélicoptère nous achemine 980kg de matériel. Nous ne serons pas loin de 15 personnes en interclubs (SCJ-GSP-SCVJ et deux Belges des " Suspendus ".

Durant les 7 jours sur place, nous poursuivrons les explos au CE11, sept nouvelles cavités seront mises à jour avec un nouveau gouffre magistral le CE18, qui nous conduit en une verticale à 160 m sous terre (voir descriptif).

L’année 2003 (caniculaire) nous fit lâcher ce secteur pour la zone des Crêtes située plus en altitude. Ce n’est alors qu’en 2004 qu’un nouveau camp est mis sur pied regroupant une dizaine de spéléos. Côté spéléo les plus maigres parviennent à forcer une étroiture au CE12 qui les conduit jusqu’à -53m. Au CE18 le bouchon de 2004 tombe après une désobe d’une journée. L’explo reprend, les étroitures arrivent. Nous devons agrandir deux passages avant de terminer notre course dans les schistes à -228m de profondeur. Un méandre impénétrable sur 5m et balayé par un courant d’air marque le terminus 2004 de cet abîme. En fin de camp le CE20 est mis à jour, une petite désobe et 17m de puits spacieux qui suivent…

Un bémol pour cette semaine puisqu’ Eric W. devra nous quitter par hélicoptère suite à une forte entorse à la cheville.

L’an 2005 est consacré à deux zones situées dans le val Dorbon à savoir Les Tsermettes et la zone des Frindses. En 2006 retour dans notre cirque d’Einzon armé d’une motivation à toute épreuve. La météo se fait très capricieuse, nous finissons d’ailleurs le camp sous 15cm de neige !

Sous terre aussi c’est dur, nous aurons une grosse frayeur au départ du P140 dans le CE18, un pan complet du rocher sur lequel était fixé l’amarrage de tête de puits s’est décroché au passage du premier spéléo. L’accident est évité de justesse !

L’objectif de la semaine est la désobe du méandre à -228m. L’électricité est acheminée jusqu’au terminus et en deux jours le passage est ouvert. Derrière c’est une dizaine de mètres de méandre qui se prolonge jusqu’à une nouvelle étroiture soufflante, infranchissable.

Avec de tels travaux la semaine est passée très vite. Ayant beaucoup compté sur le CE18, nous rentrons presque bredouille de découvertes.

 

Dans les autres cavités, CE19 est poursuivit. Ici le temps manquera pour aller voir le résultat du tir et dans le CE20 une étroiture est franchie, arrêt vers -20m devant un passage trop étroit mais précédent un puits d’une quarantaine de mètres et ça souffle !

 

Présentation des cavités découvertes

Comme il a été cité précédemment, vingt cavités sont actuellement connues sur la Chaux d’Einzon. Nous ne citerons ici que les deux plus importantes à savoir CE11 et CE18.

A titre indicatif des mesures de températures en juillet 2002 dans ces deux gouffres ont révélé une température ne dépassant pas les 1.5°C à 100 mètres de profondeur.

 

Le CE11

Ce gouffre a été découvert en 1992 par Stève Beuret. L’exploration est interrompue par un névé présent à environ -35m dans un vaste puits. Stève construisit alors un mur de pierre à l’entrée de la cavité. Ce n’est quand 2001 que nous retournons dans le but de continuer les investigations.

Arrivé à -35m, le névé avait totalement disparu permettant de faire apparaître une petite lucarne d’où un fort courant d’air s’échappait. Trois jours d’agrandissement à l’aide d’explosif ont été consacrés. Le passage ouvert permit ensuite d’accéder à un vaste puits de 42m, nous conduisant dans une grande salle encombrée d’un imposant éboulis. Les dimensions de la salle dépassent les 30m de côté pour 45 à 50m de hauteur de plafond. Une fenêtre dans la paroi permet d’accéder après une escalade de 9m au " Réseau de la Lucarne " se terminant à -97m sur comblement.

A l’extrémité de l’éboulis, une escalade de 10m (col) permet d’atteindre un second puits de quarante mètres. A ce niveau (-95m) nous avons rencontré notre premier ruisselet souterrain qui se perd malheureusement dans l’éboulis impénétrable.

En 2002, la cavité est fouillée de fond en comble, escalades, désobes de trémies et minages d’étroitures…

Nous découvrons encore un réseau parallèle en pendulant dans le P42 " Le Pays des Merveilles ". Ce dernier très ramifié ne nous fait pas descendre au-delà de -115m. Ce gouffre exceptionnel est déséquipé à notre grand regret en 2004.

Le CE18

L’entrée de ce gouffre fut marquée d’une flèche (symbole indiquant la présence d’un courant d’air) en 1992. C’est sans doute par manque de moyen que celui-ci ne put être exploré cette même année. Il faut dire que l’orifice fort étroit ne permettait pas d’être franchi sans travaux de minage.

L’ étroiture d’entrée est franchie en 2001, sans grand succès, le méandre pince sec !

Durant l’été 2002, après deux demi-journées de travaux nous parvenons au sommet d’un puits de 140m, Waouh !

" Le puits des pierres qui chantent ", est exploré d’un trait et se poursuit jusqu’à -170m (terminus 2002). Plusieurs lucarnes dans le puits sont visitées mais n’offrent que quelques bouclages.

En 2004, le fond est dégagé, la suite devient aquatique et le décor moins alpin, R8 et P13 suivent. Au fond du dernier puits le passage se fait à l’horizontal dans un étroit joint de strate, la sortie nécessite un tir. Après un petit R4, nouveau départ de méandre trop étroit, la suite semble toutefois être très prometteuse. Après trois tirs l’accès à un P11 suivit d’un P16, nous conduit à -228m dans les schistes. Devant nous un méandre impénétrable parcourut d’un courant d’air soutenu se poursuit sur environ cinq mètres, c’est le terminus de cette année.

En 2006, après bien des déboires, le terminus est franchi, le méandre est suivi sur une quinzaine de mètres avant un nouveau rétrécissement, cette fois ci ça sera trop pour nous. Nous rembarquons tout notre barda, tout est déséquipé à regret !

 

Objectifs futurs

Il est toujours impressionnant de voir le temps qui s’est écoulé entre les premières investigations et le stade actuel.

Aujourd’hui il semble que ce secteur soit bien connu en surface, les imposants puits à neige devraient être revisités dans vingt ou cinquante ans quand il fera peut être 1à 2 degrés de plus mais à ce moment-là, nos rotules ne seront certainement plus de la partie ! Dans l’immédiat et dans le sous-sol, CE19 et CE20 nous laissent quelques espoirs de suites et seront certainement repris dans l’espoir de pouvoir accéder à un réseau souterrain bien développé.

  

Conclusion et remerciements

Quatre camps d’une semaine et plusieurs week-ends ont été consacrés à ce coin de pays, trop ou trop peu ?

On ne pourra jamais être unanime sur cette question. Mais parfois en secouant tout ces souvenirs on se rend compte d’une chose, là haut on était vachement bien !

C’est en résumé, une bande de spéléos qui a pris du plaisir et qui a essayé de faire une exploration en respectant et en aimant ces paysages qui nous étaient offerts.

C’est l’occasion de remercier toutes les personnes qui ont pris part à cette odyssée de la Chaux d’Einzon. Ceux qui ont participé aux longues heures de topographie, aux portages, à l’organisation, mais aussi aux cuistots des lapiaz, qui ont donné un goût tout particulier à ces semaines en montagne.

Texte : Actes du 12èmes congrès national de spéléologie, Vallée de Joux

Le moment fort de l'année 2008 fut la découverte et l'exploration du CE 22

 

Mise à jour le Dimanche, 28 Décembre 2008 15:57
 
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